Covid-19 : un ambassadeur africain à Séoul témoigne

Représentant du Sénégal à Séoul, le général Mamadou Guèye Faye décrit l’expérience coréenne face au Covid-19 et en quoi elle pourrait inspirer l’Afrique.

Le général Mamadou Guèye Faye ici avec le président coréen Moon Jae-in. et la ministre coréenne des Affaires étrangères, Kang Kyung-wha, lors de sa présentation des lettres de créances. © ASS

Dans ce que d’aucuns qualifient de guerre, quoi de plus pertinent que le témoignage d’un général aux premières loges parce que présent sur le champ de bataille. En l’occurrence, il s’agit de la Corée du Sud, pays voisin du premier foyer épidémique qu’a été la Chine et notamment la ville de Wuhan dans la province du Hubei. Ambassadeur du Sénégal à Séoul, l’ex-haut commandant de la Gendarmerie et de la Justice militaire du Sénégal a observé les mesures prises par les autorités coréennes dans la lutte contre l’épidémie du Covid-19. Avec l’expérience qui est la sienne des théâtres d’opérations d’importance, comme l’Irak ou la République démocratique du Congo, où il a occupé de hautes responsabilités dans le corps des Casques bleus, le général Mamadou Guèye Faye a accepté de partager ce qu’il a observé de la manière dont les Coréens ont géré la crise sanitaire du nouveau coronavirus, mais aussi comment, en tenant compte des réalités du continent, elle pourrait inspirer l’Afrique jusque-là continent le moins touché par la pandémie malgré les grosses craintes nourries par nombre d’observateurs quant à la suite. Ce témoignage fait d’autant plus sens qu’il est de coutume de rappeler, pour illustrer combien le pays du Matin calme a eu un développement fulgurant, qu’en 1960 la Corée était au même niveau que l’ex-Gold Coast, actuel Ghana, un des pays phares en Afrique de l’Ouest, mais dont le destin est bien loin de celui de la Corée.

Le Point Afrique : En Corée du Sud, en tant que personne et en tant qu’ambassadeur, vous avez été et êtes toujours aux premières loges de la pandémie du Covid-19. Quel témoignage pouvez-vous apporter de la manière dont les Coréens l’ont géré au quotidien ?

Général Mamadou Guèye Faye : Trois mois après que l’infection au coronavirus ou Covid-19 s’est déclarée en Chine et a fait le tour du monde avec plus de 200 pays touchés, un bilan à mi-parcours peut-être tiré par rapport aux modes de gestion de crise qui ont été déployés par les dirigeants des États concernés. Dans ce cadre, même si l’infection est loin d’être anéantie, les différentes étapes qui se sont succédé jusqu’ici semblent montrer que la Corée du Sud fait partie des pays qui ont le mieux géré la pandémie au point d’être vue par certains analystes comme un modèle à reproduire. En effet, au vu des résultats obtenus, notamment un taux de létalité largement inférieur à la moyenne mondiale, mais aussi une baisse significative du nombre de personnes infectées par jour après seulement quelques semaines de lutte, la République de Corée semble être l’exemple à suivre en termes de gestion.

Lors de la séance d’information organisée le 6 mars 2020 au ministère des Affaires étrangères (Mofa), la cheffe de la diplomatie, Son Excellence Madame Kang Kyung-wha, disait, répondant à la question d’un collègue diplomate, que ces résultats sont le fruit d’une stratégie qui a consisté à effectuer des tests en masse et à prendre en charge dès le début de l’infection les cas déclarés positifs. Démarche qui a payé au bout de quelques semaines de pratique et qui semble inspirer certains pays d’Europe qui n’ont pas hésité à dire que, au sortir de leur période de confinement, des tests massifs vont être effectués à l’instar du modèle sud-coréen.

J’ai moi-même salué ce modèle dans d’une interview que j’ai donnée le 25 mars dernier à la télévision nationale du Sénégal, la RTS, lors d’une émission à laquelle j’ai été invité, pour partager avec les téléspectateurs, majoritairement composés de Sénégalais, l’expérience coréenne de gestion de la crise provoquée par le Covid-19.

Dans un tel contexte, comment les Coréens ont-ils réussi à trouver un équilibre entre les contraintes de l’ordre nécessaire et le respect d’un certain nombre de droits des citoyens ?

S’il y a un aspect qui a marqué les consciences, c’est qu’en aucun moment il n’a été question de restreindre rigoureusement les libertés publiques (notamment celle d’aller et de venir) par la prise de certaines mesures d’interdiction de sortir, de circuler ou de voyager, préférant des mesures plus souples comme les recommandations à éviter les rassemblements ou l’obligation de se soumettre aux dispositifs sanitaires de contrôle installés au niveau des frontières.

En effet, ni le confinement partiel, encore moins total, ni la fermeture des aéroports n’ont été déclarés en Corée même dans les périodes de fortes propagations, alors que ces mesures semblent être les seules alternatives dans certains pays pour arrêter la chaîne de contamination. Le respect des droits des citoyens a donc été un élément déterminant dans la stratégie déployée par l’État. La discipline légendaire des Coréens et leur respect de l’application stricte des directives édictées par les autorités publiques, notamment sanitaires, sont la clé de leur réussite. Si je devais résumer le succès des Coréens, je dirais que c’est le fruit d’un engagement citoyen individuel librement consenti au service d’une responsabilité collective.

Photo d’illustration des échanges réguliers entre l’Agence de la coopération internationale coréenne, la KOICA, et les représentants diplomatiques.  Ici une séance en 2019 avec l’Ambassadeur du Sénégal, le général Mamadou Guèye Faye. © ASS

Cette option semble porter ses fruits, car la vie ne s’est jamais véritablement arrêtée dans les grandes villes. Les commerces et supermarchés sont toujours ouverts à l’exception de quelques-uns et la production industrielle, même si elle n’a pas fonctionné comme en temps normal, ne s’est tout de même pas arrêtée complètement comme c’est le cas présentement dans certains pays, y compris ceux dits « développés ». Cette attitude, qui n’est pas sans risque, aura eu tout de même l’avantage de pousser le moins de personnes dans une situation de chômage technique, et donc de précarité sociale. Elle a aussi permis aux exportations de retrouver très vite un rythme normal dès la fin de la crise.

Les autorités coréennes ont-elles transmis des instructions particulières aux représentations diplomatiques par rapport au Covid-19 ?

Les autorités coréennes ont très souvent échangé avec les représentations diplomatiques sur la gestion de la crise. En effet, dès les premiers jours de l’infection une réunion d’information s’est tenue au Mofa à l’attention de la communauté diplomatique en vue de l’informer de l’évolution de la situation. Une deuxième réunion s’est tenue une semaine après sous la présidence de Madame le ministre des Affaires étrangères sur le même objet et à chaque rencontre la parole a été donnée à l’assistance pour permettre d’exprimer les préoccupations des uns et des autres. Aussi, les propositions qui étaient faites étaient aussitôt suivies d’effets les jours d’après. Partant de là, on peut dire que l’ouverture et la transparence ont été de mise.

Au-delà des missions diplomatiques, la communication et la transparence envers la population ont été déterminantes dans la lutte contre la pandémie. Les Coréens étaient informés par messages instantanés de tous les cas de nouvelles infections avec les informations sur les lieux et itinéraires fréquentés par les malades.

En plus de ces rencontres de partage, le Mofa envoie régulièrement des données aux missions diplomatiques pour les tenir informées de l’évolution de la situation et leur permettre de rendre compte à leurs capitales respectives. Autant dire donc que la collaboration entre le Mofa et la communauté diplomatique a été très appréciée jusque-là. C’est d’ailleurs l’occasion pour moi de remercier les autorités coréennes qui ont eu la générosité de procéder à une distribution de masques à toutes les missions diplomatiques accréditées à Séoul au moment où ils se faisaient rares dans les marchés.

Y a-t-il eu des initiatives coordonnées des ambassades africaines quant à la gestion des ressortissants du continent ?

À aucun moment de la crise, il n’a été jugé opportun au niveau du groupe africain de mener une action concertée vis-à-vis des ressortissants du continent. D’abord parce que ces derniers, se sentant bien intégrés, n’ont en aucun moment fait part de leur souhait de rentrer en masse en Afrique. Ensuite, la manière dont la crise est en train d’être gérée est telle que les étrangers se sentent rassurés et donc en sécurité. Pour éviter que des étrangers en situation irrégulière atteints par le virus se cachent de peur d’être expulsés, les autorités coréennes ont suspendu tous les délais et autres procédures liées à l’immigration et rassuré sur la gratuité de la prise en charge de tous les malades sans distinction de statut. Enfin, la plupart des Africains ont continué à travailler dans leurs industries où des mesures de prévention sont mises en œuvre par leurs employés. On a tout de même noté le retour au pays de quelques étudiants.

Autant au niveau de l’ambassade qu’à l’endroit des Sénégalais présents à Séoul et dans d’autres villes, quelles instructions avez-vous données pour éviter la propagation du virus du Covid-19 ?

Dès le début de la propagation de la pandémie en République de Corée, des mesures fortes et efficaces s’imposaient tant au niveau de l’ambassade qu’à l’endroit de nos compatriotes, afin de mieux faire face à ce fléau. C’est dans ce sens que j’avais pris certaines mesures en parfaite intelligence avec celles édictées par les autorités coréennes, notamment la limitation des déplacements des agents et l’établissement des canaux de communication avec nos compatriotes.

Pour ce qui est de l’ambassade, j’avais décidé la constitution de deux groupes de travail qui se relayaient à la chancellerie, un jour sur deux afin de maintenir le fonctionnement au niveau de celle-ci, l’utilisation exclusive des véhicules de l’ambassade pour le transport du personnel, les conseils donnés pour l’approvisionnement et la limitation des déplacements au strict nécessaire, etc. S’y ajoute, la mise en place d’un mécanisme de suivi de l’évolution de la pandémie ainsi que les stratégies de ripostes entreprises au niveau du pays d’accueil pour en rendre compte aux autorités sénégalaises compétentes pour les dispositions idoines à prendre.

Une Semaine africaine est organisée à Séoul tous les ans, l’illustration de relations qui se renforcent de plus en plus. © ASS

S’agissant des compatriotes, compte tenu de la vitalité de l’information et de l’importance de la communication dans pareilles circonstances, j’avais ordonné l’actualisation des canaux de communication habituels ainsi que leur réorganisation sur la base des catégories socioprofessionnelles regroupant les membres de la communauté sénégalaise vivant en Corée. C’est dans ce sillage que des plateformes de communication et d’échange ont été établies dans le but de leur apporter assistance et réconfort. En plus, ces canaux ont été constamment utilisés pour transmettre les informations émanant des autorités coréennes, à l’intention des communautés étrangères vivant dans le pays.

Vous avez vu comment au Sénégal, mais aussi dans d’autres pays africains, l’épidémie a été appréhendée par les plus hautes autorités et par les populations. Quels commentaires pouvez-vous faire à partir de ce que vous avez observé ?

À mon avis, le continent africain a eu l’avantage et le temps d’observer ce que font les autres pays pour combattre le nouveau virus et se préparer. On a pu constater à ce propos que la plupart des pays africains ont pris tant soit peu les devants afin de mieux faire face à cette crise sanitaire. C’est l’occasion pour moi de saluer les différentes mesures prises par Son Excellence Monsieur Macky Sall, président de la République du Sénégal dans le cadre de la prévention et de la gestion de cette crise. Il faut rappeler pour s’en féliciter, la façon dont il avait géré le cas des 14 étudiants sénégalais de Wuhan, épicentre de l’épidémie du coronavirus en République populaire de Chine, en optant dès les premiers jours à accompagner ces derniers, en étroite collaboration avec les autorités chinoises, au moment où des gens de tout bord réclamaient leur rapatriement. Le temps lui a finalement donné raison dans sa démarche empreinte de responsabilité et de bienveillance.

Ce qu’il faut regretter, c’est surtout l’attitude de certaines populations qui se sont données à un déni quasi catégorique de cette réalité qui était en train de consumer d’autres populations à travers le monde, en spéculant sur le fait, entre autres, que la nature du virus empêcherait son évolution sous les climats chauds et humides de la plupart des pays africains. Bien que ces idées soient battues en brèche par les spécialistes, certains ont continué de les nourrir, ce qui a peut-être conduit à une préparation plus ou moins faible au niveau des populations.

D’aucuns prédisent une catastrophe pour l’Afrique dans ce qui est une guerre sanitaire. En s’inspirant de la méthode coréenne adaptée à nos réalités, quelle approche pourrait-on adopter ?

Le Covid-19, avec son caractère particulier à la fois contagieux, destructeur et coupeur de liens sociaux et ne laissant personne à l’abri, a fini d’installer une psychose chez nombre d’Africains. Cela ne saurait, à mon avis, nous divertir dans ces moments cruciaux. La gravité de la situation devrait nous pousser vers la mutualisation des efforts afin de venir à bout de cette épidémie.

Sur ce, la méthode coréenne que vous venez d’évoquer me paraît plus ou moins efficace. Comprenez ma nuance, car il faudra prendre en considération les réalités socioéconomiques des deux côtés. En effet, la réussite du modèle coréen est surtout basée sur ses avancées technologiques et ses capacités financières et logistiques pour lesquelles l’Afrique a encore du chemin à faire. À cela s’ajoute la résilience de son système de santé ainsi que les moyens déployés dans le cadre de la lutte contre le Covid-19.

En tout état de cause, je reste convaincu que la voie du salut de l’Afrique résiderait dans le renforcement des mesures déjà entreprises par les plus hautes autorités du continent, mais surtout par la nécessité de capitaliser et de mutualiser les expériences déjà acquises dans le cadre de la lutte contre le virus Ebola. L’adhésion des populations par un engagement citoyen, une discipline dans l’application des consignes sanitaires et une capacité de résilience et de sacrifice sont aussi à même de contribuer à la victoire finale sur cette pandémie.

Source : lepoint.fr

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